L’axiome de base chez Pareto est que les êtres humains sont inégaux physiquement aussi bien qu'intellectuellement et moralement. Dans l’ensemble de la société, et dans n'importe lesquels de ses couches et groupements particuliers, quelques personnes sont plus douées que d'autres. Celles qui sont les plus douées ou capables dans un groupe particulier sont les élites.
Supposons que dans chaque branche d'activité humaine, on assigne à chaque individu un indice représentant sa capacité, de la même manière que les notes sont données . . . dans les examens à l'école. On assignera par exemple la note de 10 au juriste ou avocat le plus brillant et 1 à celui qui n'obtient pas de client -- zéro pour l'homme le plus idiot. À l'homme qui aura gagné ses millions -- honnêtement ou malhonnêtement selon les circonstances -- on donnera 10. À l'homme qui aura gagné des milliers on donnera 6 ; à celui qui s’en sort tout juste du cercle de pauvreté 1, en maintenant zéro pour ceux qui y reste. A la femme en politique qui réussit à faire un homme prestigieux et joue un rôle dans la carrière de cet homme, nous donnerons une note plus forte tel que 8 ou 9 ; A celle qui satisfait simplement les sens d'un tel homme et n'exerce aucune influence sur ses affaires publiques, nous donnerons zéro. A l’intelligent qui sait manipuler et duper les personnes sans jamais être mis aux arrêts, nous donnerons 8, 9, ou 10, selon le nombre d'oies qu’il aura plumées. . . Au piètre voleur qui s’empare furtivement d’une pièce en argent d'une table de restaurant et court droit dans les bras d'un policier, nous donnerons 1.
La dénomination élite n'a aucune connotation morale ou honorifique selon l’usage qu’en fait Pareto. Elle dénote simplement des classes de personnes qui ont des indices d’excellence les plus élevés dans leur branche d'activité; Pareto argumente le fait que diviser cette classe d’élite en deux autres classes est utile: une élite dirigeante, comportant les individus qui directement ou indirectement joue un rôle considérable dans le gouvernement, et une élite non dirigeante, constituant le reste de la société; Sa discussion se concentre sur l'élite dirigeante.
Il y a une ambiguïté de base dans le traitement de la notion d'élite chez Pareto. Dans quelques passages, comme dans celui cité ci-dessus, il s'avère que les personnes qui occupent les positions d’élites sont par définition les plus qualifiées. Mais il y a beaucoup d'autres passages où Pareto affirme que des positions d'élite sont assignées à certaines personnes par simple abus ou de manière intempestive. Ainsi, des personnes qui occupent des positions d'élite peuvent ne pas avoir les capacités requises pour assumer leurs responsabilités, alors que d'autres qui n’ont pas l’attribut d’élites ont pourtant cette pleine capacité.
L’étiquette de juriste est assignée à un homme qui est censé savoir quelque chose au sujet de la loi, bien que parfois encore il soit un ‘’ignora- mus’’. Ainsi l'élite dirigeante comprend les individus qui assument des responsabilités d’ordre politique d'un certain niveau -- ministres, sénateurs, députés etc…, en faisant l’exception contraire, juste pour ceux qui ont réussi à pénétrer ce milieu sans posséder les qualités ou capacités requises pour ces fonctions politiques. . . La richesse, la famille, ou les relations sociales aident également dans beaucoup d'autres cas certaines personnes à s’arroger de l'étiquette d'élite en général, ou de celle d'élite dirigeante en particulier, alors qu’ils ne pourraient autrement en posséder les qualités ni les atouts.
Il apparaît chez Pareto que c’est seulement dans les sociétés parfaitement ouvertes, que les personnes ayant une mobilité sociale parfaite, peuvent occuper une position d'élite qui se justifie par la capacité supérieure ou valeur intrinsèque de l’individu. C’est seulement dans de telles conditions que l'élite dirigeante par exemple, comprendrait les personnes les plus capables de régir la vie publique, donc de gouverner. Le fait social actuel est que les obstacles tels que la richesse héritée, les relations sociales ou familiales, et autres empêchent la libre circulation des individus dans les rangs de la société, de sorte que ceux qui portent l’étiquette d’élites et ceux dotés de capacité beaucoup plus supérieure tendent à diverger à des degrés plus ou moins grands.
Etant donné cette probabilité d’écarts ou de divergences entre les positions d’élite et l'accomplissement par la capacité intrinsèque réelle de l’individu (les hommes qu’il faut à la place qu’il faut), Pareto s’érige en défenseur passionné de la pleine mobilité sociale et des opportunités de carrières ouvertes à tous et équitables. Il a vu le danger que les positions d'élite qui ont été par le passé occupé par les hommes talentueux seraient corrompues au cours du temps par les hommes exempts ou dépourvus de talent.
Avant, les militaires, les religieux, et les aristocraties commerciales. . devraient avoir fait partie intégrante de l'élite dirigeante et même en tant que les constituantes principales. Le soldat victorieux et glorieux, le commerçant prospère et l’aristocrate opulent, étaient les hommes de telles envergures, chacun dans son propre domaine, devrait être supérieur à l'individu moyen. Dans ces circonstances la désinence élite correspondait à une capacité réelle et vraie. Mais avec le temps des différences très marquées émergèrent entre la capacité et la désinence. . Les aristocraties ne durent pas. . . L'histoire est un cimetière des aristocraties à travers le monde. . . Elles ne dégénèrent pas uniquement qu’en nombre, mais également en qualité, dans le sens qu'elles perdent de leur vigueur avec un déclin dans les proportions des résidus (leur descendance et autres supports) qui leur ont permis d’acquérir et de préserver leur puissance. La classe dirigeante ou gouvernante se reconstituée non seulement pas en nombre, mais. . . en qualité par des familles provenant des classes inférieures et qui apportent avec elles la vigueur et les proportions de résidus nécessaires pour la maintenir en position de puissance. . . La cause ultime de la perturbation dans l'équilibre est soit l'accumulation d’éléments supérieurs dans les classes inférieures (masses) et, réciproquement, des éléments inférieurs dans les classes dirigeantes plus élevées.
Lorsque les élites dirigeantes ou non dirigeantes essayent de se fermer à l’influx du renouveau et d’éléments plus capables provenant de la population de base (de la masse), lorsque la circulation des élites est ainsi empêchée, l'équilibre social est dérangé et l'ordre social dégénère ou se délabre. Pareto asserte le fait que si l'élite dirigeante ne trouve pas des manières d’intégrer les individus d’habilités exceptionnelles provenant des classes soumises ou exploitées (les masses), une dynamique de déséquilibre prend place au sein du corps politique et du groupe social, jusqu'à ce que cette condition soit rectifiée, par une nouvelle ouverture de canaux de mobilité ou par le renversement violent (révolution violente) de la vieille élite dirigeante inefficace et son remplacement par une autre apte à gouverner ou à diriger.
Non seulement l'intelligence et les aptitudes sont distribuées de façon inégale parmi les membres de la société, mais autant en sont les résidus. Dans des circonstances ordinaires, les résidus résistants de la classe II deviennent prépondérantes au niveau des masses et les rendent ainsi soumises ou dociles. Cependant pour être efficace, l'élite gouvernante ou dirigeante doit être à la fois le mélange des individus provenant des classes I et de classe II.
Une prédominance d'intérêts qui sont principalement industriels et commerciaux enrichit la classe dirigeante d’individus qui sont perspicaces, astucieux et bien nantis d'instincts de synthèse et aussi dépourvue d’individus de types impulsifs et irrationnels. . . L'on pourrait deviner que si la combinaison ruse et « chicanery » étaient toute entière au gouvernement, le dominion de la classe dans laquelle les résidus de la classe I prédominent de loin, perdureraient sur une période très longue. . . Mais gouverner est également une question de force, et comme les résidus de la classe I se fortifient, les résidus de la classe II s’affaiblissent, les individus au pouvoir deviennent de moins en moins capables d'user de la force, de sorte qu’un équilibre instable en résulte et les révoltes ou révolutions se produisent. . . Les masses qui sont fortes dans les résidus de la classe II, les transportent vers le sommet dans les classes gouvernantes, soit par infiltration progressive ou par soulèvement brutal par l’entremise de révolutions.
La classe dirigeante ou gouvernante idéale est un mélange judicieux de lions et de renards, d’hommes capables de prise d'action décisive et énergique, et d'autres qui sont imaginatifs, innovateurs et sans scrupules. Quand les imperfections dans la circulation des élites gouvernantes empêchent l'accomplissement de tels mélanges judicieux parmi les dirigeants, les régimes dégénèrent en bureaucraties bornées et ossifiées, incapables de renouveau, de renouvellement et d'adaptation, ou dégénèrent en régimes faibles de juristes de chimères et rhétoriques incapables d'action décisive et énergique. Quand ceci se produit, les gouvernés (les masses) réussissent à renverser les gouvernants et de nouvelles élites instituent un régime plus efficace.
Ce qui s'applique aux régimes politiques, s'applique aussi bien aux réalités économiques. Dans ce domaine, les spéculateurs sont apparentés aux renards et les rentiers aux lions. Les spéculateurs et les rentiers n’ont pas seulement que différents intérêts, mais ils reflètent différents tempéraments et différents résidus. Ni l'un ni l'autre ne sont bons dans l’usage de la force, mais tous les deux tombent grossièrement dans les mêmes classes dichotomiques qui expliquent les fluctuations politiques.
Dans le groupe des spéculateurs, les résidus de la classe I prédominent et dans le groupe des rentiers, les résidus de la classe II. . . Les deux groupes exécutent des fonctions d'utilité différente dans la société. Le groupe des spéculateurs est principalement responsable du changement et du progrès économique et social. Le groupe des rentiers par ailleurs est un élément puissant dans la stabilité et dans beaucoup de cas contrecarre les dangers crées par les aventuriers joueurs que sont les spéculateurs. Une société dans laquelle les rentiers prédominent exclusivement reste stationnaire et finit par se cristalliser. Une société dans laquelle les spéculateurs prédominent manque de stabilité, vit dans un état d'équilibre précaire qui peut être dérangé par un léger accident de l’intérieur ou de l’extérieur.
Comme dans le cas de l'élite dirigeante où les choses fonctionnent mieux lorsque les deux résidus de classe I et de classe II sont représentés, il en est de même dans l’ordre économique ou le maximum d'efficience est atteint lorsque les rentiers et les spéculateurs sont présents, chacun assurant l’équilibre par modération des excès de l'autre. Pareto implique que le mélange judicieux des résidus d’élites supérieures d’hommes des classes I et II crée la structure économique la plus stable aussi bien que la structure politique la plus consistante.
Ref: http://www2.pfeiffer.edu/~lridener/DSS/Pareto/PARETOW7.HTML
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